
Alors que le contrat avec le géant suisse SGS court jusqu’en 2032, une décision controversée prône son remplacement par une société camerounaise sans expérience internationale, soulevant des questions sur la gestion des finances publiques et les relations avec les bailleurs de fonds.
La souveraineté économique d’un État ne se mesure pas à la nationalité des entreprises auxquelles il confie des missions stratégiques, mais à sa capacité à garantir efficacité, transparence et crédibilité, notamment vis-à-vis de ses partenaires internationaux. C’est pourtant autour de ce concept, brandi comme un étendard, qu’une bataille institutionnelle silencieuse depuis quelques jours fait rage au Cameroun, concernant le contrôle des marchandises transitant par le port de Douala. D’un côté, le gouvernement à travers le premier ministre JOSEPH DION NGUTE défend la pérennité d’un contrat avec le géant mondial de l’inspection, la SOCIÉTÉ GÉNÉRALE de SURVEILLANCE (SGS). De l’autre, une pression venue de la Présidence de la République, relayée de façon surprenante par l’armée (le chef d’état major particulier du Président de la république) dans un document confidentiel paru le 26 janvier 2026, pousse pour son remplacement anticipé par une société camerounaise nouvellement créée, TRANSATLANTIC D. SA. Ce dossier, technique en apparence, révèle en réalité des enjeux cruciaux pour la santé financière du pays et sa relation de confiance avec le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale.
𝗨𝗻 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗮𝘁 𝗻𝗲́ 𝗱’𝘂𝗻𝗲 𝗻𝗲́𝗰𝗲𝘀𝘀𝗶𝘁𝗲́ : 𝘀𝗲́𝗰𝘂𝗿𝗶𝘀𝗲𝗿 𝗹𝗲𝘀 𝗿𝗲𝗰𝗲𝘁𝘁𝗲𝘀 𝗱𝗼𝘂𝗮𝗻𝗶𝗲̀𝗿𝗲𝘀
Pour comprendre les tensions actuelles, il faut revenir en 2015. Le 3 mars de cette année, le Cameroun signait un contrat de dix ans avec la société suisse SGS pour le « scanning » ou contrôle par scanner des marchandises arrivant au port de Douala. L’objectif était clair : mettre un terme aux fraudes massives qui privaient l’État de précieuses recettes douanières. Concrètement, le mandat de la SGS est bien plus large que l’image produite à l’arrivée d’un conteneur. En amont, ses inspecteurs, présents dans 140 pays, doivent vérifier dans le pays exportateur la conformité entre la déclaration et le contenu réel d’un conteneur. Il s’agit de s’assurer que des bouteilles de liqueur ne sont pas déclarées comme de l’eau minérale, par exemple.
Surtout, la SGS contrôle la valeur déclarée. Grâce à ses bureaux locaux, elle compare les prix facturés avec les prix du marché pour éviter qu’une machine d’une valeur d’un million de dollars ne soit inscrite à 1 000 dollars. Ce travail méticuleux, couplé à la pose d’un plomb scellé en présence de l’inspecteur, permet un dédouanement rapide et incontesté à l’arrivée à Douala. Ce système, bien rodé, est un pilier des réformes exigées par le FMI pour assainir les finances publiques camerounaises.
𝗨𝗻𝗲 𝗱𝘂𝗿𝗲́𝗲 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗮𝗰𝘁𝘂𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗮𝘂 𝗰œ𝘂𝗿 𝗱𝘂 𝗹𝗶𝘁𝗶𝗴𝗲
Le contrat de 2015 n’est entré en vigueur qu’en 2022. Par conséquent, sa durée de dix ans le fait théoriquement courir jusqu’en 2032. C’est cette interprétation qu’ont défendue, par une note officielle datée du vendredi 30 janvier 2026, le Premier ministre JOSEPH DION NGUTE et son ministre de l’Économie et des Finances, LOUIS PAUL MOTAZE. Leur position est logique et juridiquement fondée : un contrat signé doit être respecté.
Toutefois, la Présidence de la République a exprimé un désaccord frontal. Une note, diffusée sur les réseaux sociaux et attribuée à un cadre de l’armée une implication militaire qui intrigue pour un dossier purement civil, valide un nouveau contrat, de type « Build-Operate-Transfer » (BOT) sur 25 ans, avec la société TRANSATLANTIC D. SA. Cette entreprise, détenue par un Camerounais du nom D’ALPHONSE BÉA, est une inconnue sur la scène internationale.
𝗧𝗿𝗮𝗻𝘀𝗮𝘁𝗹𝗮𝗻𝘁𝗶𝗰 𝗗. 𝗦𝗔 : 𝘂𝗻𝗲 𝗰𝗿𝗲́𝗱𝗶𝗯𝗶𝗹𝗶𝘁𝗲́ 𝗮̀ 𝗰𝗼𝗻𝘀𝘁𝗿𝘂𝗶𝗿𝗲 𝗳𝗮𝗰𝗲 𝗮̀ 𝘂𝗻 𝗴𝗲́𝗮𝗻𝘁 𝗵𝗶𝘀𝘁𝗼𝗿𝗶𝗾𝘂𝗲
Les contrastes entre les deux opérateurs sont saisissants. Fondée en 1878 à Genève, la SGS est une institution. Elle dispose de 2 600 bureaux et emploie près de 100 000 personnes dans le monde. Son réseau lui permet d’exécuter le contrôle en amont, clé de voûte de la lutte contre la fraude. Sa réputation est un gage de confiance pour les institutions financières internationales.
À l’opposé, TRANSATLANTIC D. SA est une création récente. Son site internet, selon les registres publics, n’a été enregistré que le 23 octobre 2025, pour une durée de deux ans, avec une adresse administrative à REYKJAVIK, en ISLANDE . L’entreprise n’a aucun réseau international connu, aucun antécédent dans le secteur du scanning portuaire, et ses actionnaires ne sont pas publics. Son rôle se limiterait, par défaut, au scanning local à l’arrivée des marchandises à Douala, laissant ainsi la porte ouverte à tous les litiges sur la nature et la valeur des biens, litiges qui paralysent les opérations portuaires et génèrent des contentieux coûteux.
𝗟𝗲𝘀 𝗲𝗻𝗷𝗲𝘂𝘅 𝘀𝗼𝘂𝘀-𝗷𝗮𝗰𝗲𝗻𝘁𝘀 : 𝗰𝗼𝗻𝗳𝗶𝗮𝗻𝗰𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗯𝗮𝗶𝗹𝗹𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗲𝘁 𝗰𝗼𝘂̂𝘁 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗱𝗲𝘁𝘁𝗲
Le véritable débat dépasse donc la simple substitution d’un prestataire par un autre. Il touche à la crédibilité du Cameroun. Le FMI et la Banque Mondiale ne sont pas de simples prêteurs. Ils interviennent lorsque les États ont épuisé leur crédit auprès des marchés classiques. Leur soutien est conditionné à des réformes garantissant la bonne gestion des fonds publics et la sécurisation des recettes, comme celles générées par les douanes.
Le scanning par la SGS était précisément l’une de ces garanties. Y renoncer au profit d’une structure sans expérience et sans maillage mondial est perçu, par les observateurs avertis et par une partie du gouvernement lui-même, comme un signal extrêmement négatif. Cette décision pourrait fragiliser la position du Cameroun dans les négociations à venir, notamment pour un éventuel rééchelonnement de sa dette, une perspective que les ministères des Finances et des Transports anticipent déjà. En effet, le choix de l’opérateur de scanning influence directement le niveau de confiance des créanciers et, par ricochet, les taux auxquels le pays peut emprunter.
𝘂𝗻 𝗽𝗮𝘁𝗿𝗶𝗼𝘁𝗶𝘀𝗺𝗲 𝗲́𝗰𝗼𝗻𝗼𝗺𝗶𝗾𝘂𝗲 𝗺𝗮𝗹 𝗰𝗼𝗺𝗽𝗿𝗶𝘀 𝗮𝘂𝘅 𝗰𝗼𝗻𝘀𝗲́𝗾𝘂𝗲𝗻𝗰𝗲𝘀 𝗽𝗼𝘁𝗲𝗻𝘁𝗶𝗲𝗹𝗹𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁 𝗹𝗼𝘂𝗿𝗱𝗲𝘀
Manifester sa souveraineté et son patriotisme ne consiste pas à remplacer une compétence éprouvée par une inexpérience nationale, surtout lorsque l’argent des contribuables et la confiance des partenaires internationaux sont en jeu. Le patriotisme économique réside dans la capacité à créer un environnement où les entreprises camerounaises peuvent prospérer et, à terme, rivaliser avec les géants mondiaux sur la base du savoir-faire et de la performance.
Précipiter le départ de la SGS avant l’échéance de 2032 expose le Cameroun à un double risque. Sur le plan financier, il s’agit d’un procès inévitable et coûteux devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) de la Banque Mondiale, dont l’issue semble défavorable au vu du contrat en vigueur. Sur le plan économique, c’est la perspective d’un retour en arrière dans la lutte contre la fraude douanière et d’une dégradation de la confiance avec les bailleurs de fonds, dont le pays a toujours besoin.
La leçon est austère, mais nécessaire : la souveraineté ne se gagne pas par des gestes symboliques et hasardeux. Elle se construit par une gestion rigoureuse, le respect des engagements et la priorité donnée à l’efficacité plutôt qu’à l’apparence. Dans cette affaire du port de Douala, c’est cette sagesse gestionnaire qui semble faire défaut au plus haut niveau de l’État, au détriment des intérêts à long terme de la nation.
Par BBlaise Etongtek
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